Y a-t-il une couleur que personne ne peut voir ?

Vous pensez voir toutes les couleurs. C’est ce que tout le monde pense. C’est faux pour tout le monde — et fascinant pour des raisons différentes selon les cas. Il existe des couleurs que votre cerveau interdit physiquement à vos yeux de percevoir, des couleurs que certains humains voient et d’autres non, et au moins une couleur qui n’existe nulle part dans la nature mais que votre cerveau invente de toutes pièces. La vision des couleurs est moins une fenêtre sur la réalité qu’une hallucination consensuelle soigneusement construite.


CE QUE VOUS NE VOYEZ PAS — ET QUI EST POURTANT LÀ :

L’ultraviolet et l’infrarouge — les absents évidents. Le spectre électromagnétique visible par l’œil humain couvre les longueurs d’onde comprises entre environ 380 et 700 nanomètres — du violet au rouge. En dehors de cette plage, votre œil ne détecte rien.

Ce n’est pas une limite universelle. Les abeilles voient l’ultraviolet — certaines fleurs ont des motifs ultraviolets invisibles à l’humain qui servent de pistes d’atterrissage pour les pollinisateurs. Les serpents détectent l’infrarouge via des organes sensoriels spécialisés. Les crevettes mantis ont 16 types de photorécepteurs contre 3 pour l’humain — elles perçoivent des longueurs d’onde que nous ne pouvons même pas conceptualiser.

Ce qui soulève une question inconfortable : si une crevette mantis et un humain regardent le même coucher de soleil, vivent-ils la même expérience ? Presque certainement non. La crevette voit un spectacle que vous ne verrez jamais — et vice versa.

Les couleurs interdites — ce que votre cerveau refuse de voir. C’est là que ça devient vraiment intéressant. Il existe des combinaisons de couleurs que votre cerveau est physiologiquement incapable de percevoir simultanément — non pas parce que la lumière correspondante n’existe pas, mais parce que votre système visuel est câblé pour les traiter comme mutuellement exclusives.

Le rouge et le vert, d’une part. Le bleu et le jaune, d’autre part. Ces paires sont traitées par des cellules antagonistes dans la rétine — quand l’une est active, l’autre est inhibée. Vous ne pouvez pas voir un rouge verdâtre — pas de la façon dont vous voyez un rouge orangé. Votre cerveau l’interdit.

En 1983, les chercheurs Hewitt Crane et Thomas Piantanida ont contourné cette limitation en utilisant des images stabilisées sur la rétine — des images qui ne bougent pas malgré les micro-mouvements oculaires normaux. Résultat : des sujets ont rapporté voir des couleurs qu’ils ne pouvaient pas décrire, qu’ils n’avaient jamais vues, et pour lesquelles il n’existait aucun mot. Certains ont dit que l’expérience était déstabilisante. Un sujet a refusé de continuer.

Ces couleurs ont été baptisées « couleurs interdites » ou « couleurs imaginaires ». Elles existent neurologiquement — mais seulement sous conditions artificielles que la nature ne produit jamais.


CE QUE CERTAINS VOIENT ET PAS LES AUTRES :

Le daltonisme — l’absence documentée. Environ 8 % des hommes et 0,5 % des femmes ont une forme de daltonisme — une anomalie dans un ou plusieurs types de photorécepteurs qui modifie la perception des couleurs. Le daltonisme rouge-vert est le plus fréquent — les personnes concernées ne sont pas aveugles aux couleurs, elles les perçoivent différemment, avec moins de distinctions dans certaines plages.

Ce qu’une personne daltonienne voit quand elle regarde un arc-en-ciel n’est pas ce que vous voyez. Et aucune des deux perceptions n’est « la vraie » — elles sont simplement différentes.

Les tétrachromates — ceux qui voient plus que vous. La vision humaine standard est trichromate — trois types de cônes sensibles au rouge, au vert, et au bleu. Environ 12 % des femmes seraient tétrachromates — elles possèdent quatre types de cônes, grâce à une mutation génétique portée par le chromosome X.

En théorie, elles devraient percevoir des millions de nuances supplémentaires invisibles aux trichromates. En pratique, la démonstration est difficile — le cerveau doit apprendre à exploiter cette information supplémentaire, et beaucoup de tétrachromates potentielles ne s’en aperçoivent jamais.

La chercheuse Gabriele Jordan a passé vingt ans à chercher une tétrachromate « fonctionnelle » — capable de distinguer réellement des couleurs invisibles aux autres. Elle en a finalement trouvé une en 2010, connue sous le pseudonyme « cDa29 ». Cette femme voit des couleurs que vous ne verrez jamais — et elle ne peut pas vous les décrire, parce qu’il n’existe aucun mot pour des expériences que personne d’autre ne partage.

Comme nous l’évoquions dans l’article sur une vie suffisante pour tout comprendre, certaines expériences sont fondamentalement incommunicables — non pas par manque de mots, mais parce que les mots ne peuvent désigner que ce que les interlocuteurs ont en commun.


LA COULEUR QUE VOTRE CERVEAU INVENTE :

Le magenta — une fiction neurologique. Le magenta n’existe pas dans le spectre lumineux. Il n’a pas de longueur d’onde propre — contrairement au rouge, au vert, au bleu, au violet, à l’orange. Si vous faites passer de la lumière blanche dans un prisme, vous obtenez un arc-en-ciel avec toutes les couleurs spectrales — mais pas le magenta.

Le magenta est une couleur que votre cerveau invente pour combler un vide. Quand vos photorécepteurs rouges et bleus sont stimulés simultanément sans stimulation des verts, votre cerveau interprète ce signal mixte et produit une couleur qui n’existe pas physiquement. Il la génère de toutes pièces pour maintenir la cohérence de votre perception visuelle.

Vous voyez donc régulièrement une couleur qui n’existe nulle part dans la réalité physique. Ce n’est pas un dysfonctionnement — c’est votre cerveau qui fait son travail de construction de la réalité perçue. Mais ça dit quelque chose d’intéressant sur la fiabilité de ce que vous appelez « voir ».


CE QUI EST FASCINANT :

Le philosophe Thomas Nagel a posé en 1974 une question restée célèbre : « What is it like to be a bat ? » — Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ? Sa thèse : il est fondamentalement impossible pour un humain de concevoir l’expérience subjective d’un être dont les sens sont radicalement différents. Nous pouvons décrire l’écholocation — nous ne pouvons pas l’expérimenter.

La même limite s’applique entre humains. Ce que voit une tétrachromate quand elle regarde un tableau de Monet est inaccessible à votre expérience — pas parce qu’elle ne pourrait pas le décrire, mais parce que les mots qu’elle utiliserait désigneraient pour vous quelque chose de différent de ce qu’elle voit.

Toute communication sur les couleurs suppose une expérience partagée que nous n’avons jamais vraiment vérifiée. Quand vous dites « rouge » et que votre interlocuteur dit « rouge », vous êtes certains de désigner le même objet. Vous n’êtes pas certains de vivre la même expérience.


CONCLUSION : Il existe des couleurs que personne ne peut voir — l’ultraviolet, l’infrarouge, les couleurs interdites par votre système visuel. Il existe des couleurs que certains voient et pas d’autres — les tétrachromates perçoivent un monde que vous ne verrez jamais. Et il existe au moins une couleur que votre cerveau invente entièrement — le magenta, fiction neurologique quotidienne. La vision n’est pas une fenêtre sur la réalité. C’est une construction — sophistiquée, cohérente, partagée en grande partie avec les autres humains, et fondamentalement incomplète. Ce qui est, somme toute, une bonne description de la plupart des choses auxquelles nous faisons confiance.

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