C’est une question qu’on ne pose jamais sérieusement parce qu’elle semble irrespectueuse — et c’est exactement pourquoi elle mérite d’être posée. « Cool » est un critère subjectif, certes. Mais si on le décompose — originalité des croyances, cohérence philosophique, tolérance pratique, esthétique, rapport à la fête, flexibilité doctrinale, et capacité à ne pas vous haïr si vous mangez du porc le vendredi — on obtient un classement inattendu et instructif. Aucune religion ne sera blessée dans la rédaction de cet article. Enfin, espérons-le.
LES CRITÈRES — PARCE QU’IL EN FAUT :
Évaluer la « coolitude » d’une religion sans critères serait de la mauvaise foi. Voici les dimensions retenues, toutes mesurables d’une façon ou d’une autre :
Originalité cosmologique — à quel point l’histoire de la création est-elle inventive ? Souplesse doctrinale — peut-on négocier avec les règles ? Rapport à la fête — est-ce qu’on s’amuse ? Esthétique — temples, musique, rituels — est-ce beau ? Tolérance — qu’est-ce qui arrive aux non-croyants et aux dissidents ? Philosophie — y a-t-il des idées intéressantes au fond ?
LE TOUR DU MONDE — SANS PRENDRE DE RISQUES INUTILES :
Le bouddhisme — le concurrent sérieux. Le bouddhisme marque des points sur presque tous les critères. Philosophiquement sophistiqué — le concept d’impermanence, l’interdépendance de tous les phénomènes, l’absence de soi permanent sont des idées que la physique quantique et la neuroscience contemporaine trouvent étrangement familières. Esthétiquement remarquable — les temples zen, la calligraphie, les jardins de gravier ratissé. Tolérant par construction doctrinale — le bouddhisme n’a pas de guerres saintes dans son histoire principale, ce qui est statistiquement exceptionnel.
Inconvénient : certaines branches tibétaines ont une cosmologie peuplée de divinités courroucées et de rituels ésotériques qui se prêtent moins à la vulgarisation de café. Et le concept de réincarnation nécessite soit une foi robuste, soit une suspension d’incrédulité que tous ne possèdent pas.
L’hindouisme — le plus riche en contenu. 33 millions de dieux selon certaines traditions — d’autres disent que c’est un malentendu de traduction et qu’il n’y en a qu’un, manifesté de 33 millions de façons. Dans tous les cas, la densité narrative est impressionnante. Le Mahabharata seul est dix fois plus long que l’Iliade et l’Odyssée réunies. La philosophie védanta est l’une des traditions métaphysiques les plus sophistiquées de l’histoire humaine.
Points bonus : le karma comme système de justice cosmique a une élégance narrative imparable, et les fêtes — Holi, Diwali — sont objectivement parmi les plus photogéniques de la planète.
Inconvénient : le système des castes, même officiellement aboli, reste une partie intégrante de l’histoire de la tradition. Ce qui pèse dans le bilan.
Le shintoïsme — le plus esthétique. La religion traditionnelle japonaise est fondée sur le concept de kami — des esprits présents dans la nature, les lieux, les objets, les phénomènes. Une cascade a un kami. Une vieille épée en a un. Un arbre centenaire aussi.
C’est poétiquement irréprochable. Aucune doctrine imposée, aucun livre sacré contraignant, une relation au monde naturel d’une délicatesse remarquable. Les sanctuaires shintoïstes — avec leurs torii vermillon dans la forêt — sont parmi les espaces architecturaux les plus fascinants que l’humanité ait produits.
Comme nous l’évoquions dans l’article sur la conscience des arbres, l’idée que les phénomènes naturels ont une intériorité propre est moins absurde que la science moderne ne le laissait croire — ce qui donne rétrospectivement au shintoïsme un certain avantage philosophique.
Le pastafarisme — le plus honnête sur ses intentions. Fondé en 2005 par Bobby Henderson en réponse à l’enseignement du créationnisme dans les écoles du Kansas, le pastafarisme vénère le Monstre en Spaghetti Volant. Il a obtenu une reconnaissance légale dans plusieurs pays, ses adeptes portent des passoires en métal sur la tête sur les photos officielles, et sa cosmologie est intentionnellement absurde.
Ce n’est pas une vraie religion — c’est une satire. Mais elle a le mérite de poser la question de ce qui distingue une « vraie » religion d’une « fausse » avec une efficacité redoutable. Le critère de l’ancienneté ? Le nombre d’adeptes ? La sincérité des croyants ? Chaque critère pose plus de problèmes qu’il n’en résout.
Le taoïsme — le plus zen des non-bouddhismes. Le Tao Te Ching de Laozi — 81 courts chapitres écrits il y a 2 500 ans — contient des idées sur la fluidité, l’adaptation, l’abandon du contrôle qui résonnent étrangement avec la psychologie contemporaine du flow et de la pleine conscience. « Agir sans agir » — wu wei — est un concept que tout manager épuisé comprend intuitivement même sans l’avoir nommé.
Esthétiquement sobre. Philosophiquement profond. Institutionnellement léger — le taoïsme n’a jamais vraiment développé l’infrastructure bureaucratique des grandes religions monothéistes. Ce qui est soit une faiblesse organisationnelle, soit un avantage considérable selon le point de vue.
LES MONOTHÉISMES — LE SUJET QUI FÂCHE :
Le christianisme, l’islam et le judaïsme partagent une même origine abrahamique, une richesse philosophique et artistique immense — et une histoire institutionnelle qui complique le bilan. Les cathédrales gothiques, la musique de Bach, la calligraphie islamique, la pensée talmudique — tout ça est objectivement remarquable.
Mais les guerres de religion, les inquisitions, les croisades, les fatwas, les excommunications — le monothéisme a une tendance documentée à la violence institutionnelle que les traditions polythéistes et non-théistes reproduisent moins systématiquement. Ce n’est pas une opinion — c’est de l’histoire.
À leur décharge : toutes trois ont produit des traditions mystiques d’une profondeur remarquable — le soufisme islamique, la kabbale juive, la mystique chrétienne — où l’union avec le divin dépasse largement les querelles institutionnelles. Ces courants sont, philosophiquement, parmi les plus intéressants de l’histoire religieuse humaine.
CE QUI EST FASCINANT :
Le sociologue Robert Bellah a proposé en 2011 une théorie de l’évolution religieuse — des religions tribales archaïques aux religions axiales de l’Antiquité jusqu’aux traditions modernes. Sa thèse : chaque stade n’efface pas le précédent — il s’y superpose. Les humains modernes ont simultanément des intuitions chamaniques, des réflexes monothéistes, et des questionnements philosophiques sophistiqués.
Ce qui explique pourquoi les sondages trouvent régulièrement que des gens se déclarent « chrétiens » tout en croyant à la réincarnation, ou « athées » tout en touchant du bois et en évitant les chats noirs. La cohérence doctrinale est un idéal théologique. La réalité psychologique humaine est beaucoup plus syncrétique.
LE CLASSEMENT — QU’ON VOUS A PROMIS ET QU’ON VA HONORER :
En appliquant les critères définis en introduction, et en assumant pleinement le caractère partial et provocateur de l’exercice :
| Religion | Originalité | Souplesse | Fête | Esthétique | Tolérance | Philosophie |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Bouddhisme | ★★★★ | ★★★★ | ★★★ | ★★★★★ | ★★★★★ | ★★★★★ |
| Hindouisme | ★★★★★ | ★★★ | ★★★★★ | ★★★★★ | ★★★ | ★★★★★ |
| Shintoïsme | ★★★★ | ★★★★★ | ★★★ | ★★★★★ | ★★★★★ | ★★★★ |
| Taoïsme | ★★★★ | ★★★★★ | ★★★ | ★★★★ | ★★★★★ | ★★★★★ |
| Pastafarisme | ★★★★★ | ★★★★★ | ★★★★★ | ★★ | ★★★★★ | ★★★ |
Le bouddhisme gagne — de justesse, et avec des biais évidents. Le pastafarisme gagne la catégorie fête haut la main.
CONCLUSION : La religion la plus cool dépend de ce que vous cherchez. Une cosmologie riche — hindouisme. Une esthétique irréprochable — shintoïsme. Une philosophie applicable au quotidien — bouddhisme ou taoïsme. Un Dieu qui ressemble à des pâtes — pastafarisme. Ce qui est remarquable, c’est que cette question apparemment légère débouche sur l’une des plus sérieuses : qu’est-ce qu’on cherche dans une religion ? Du sens, de la communauté, de la beauté, de la consolation, ou une règle du jeu pour vivre ensemble sans se massacrer ? Les réponses varient. Et aucune tradition n’a encore répondu à toutes en même temps.