La question semble piégée. Elle l’est — mais pas pour les raisons qu’on croit. Pas parce qu’elle est politiquement incorrecte, mais parce que la réponse dépend entièrement de ce qu’on mesure. Longévité, santé mentale, douleur physique, liberté sociale, revenus, espérance de bonheur ? Selon le critère choisi, la réponse change. Parfois radicalement.
CE QUE LES CHIFFRES DISENT — SANS PRENDRE PARTI :
Les femmes vivent plus longtemps. Dans pratiquement tous les pays du monde, les femmes vivent en moyenne 4 à 7 ans de plus que les hommes. En France : 85,7 ans contre 79,8 ans. Ce n’est pas une question de mode de vie uniquement — c’est aussi de la biologie. Les œstrogènes ont des effets cardioprotecteurs. Le chromosome X supplémentaire offre une redondance génétique utile. Les hommes ont un système immunitaire statistiquement moins efficace.
La testostérone, en revanche, est associée à une prise de risque accrue — accidents, violence, comportements dangereux. Les hommes meurent plus souvent de causes évitables. C’est moins une injustice qu’une conséquence directe de ce que fait la testostérone à un cerveau.
Les hommes se suicident davantage. C’est l’une des statistiques les plus robustes et les moins discutées de la psychologie sociale. Dans presque tous les pays développés, les hommes se suicident trois à quatre fois plus que les femmes. Les femmes font plus de tentatives — les hommes utilisent des moyens plus létaux et consultent moins.
Ce chiffre dit quelque chose d’important sur la façon dont les hommes gèrent — ou ne gèrent pas — la détresse émotionnelle. Et sur ce que la société leur autorise à exprimer.
Les femmes sont diagnostiquées plus tardivement. La médecine a été construite sur des modèles masculins. Pendant des décennies, les études cliniques excluaient les femmes pour éviter les « complications hormonales ». Résultat : les symptômes féminins de l’infarctus, de l’autisme, du TDAH, et de dizaines d’autres pathologies sont encore mal connus et systématiquement sous-diagnostiqués. Une femme qui se plaint de douleur est deux fois plus susceptible qu’un homme de se voir dire que c’est « psychosomatique ».
Ce n’est pas une opinion féministe. C’est documenté dans le Journal of the American Medical Association.
CE QUI EST MOINS ÉVIDENT :
Les hommes travaillent plus — les femmes travaillent autrement. Les hommes travaillent en moyenne plus d’heures rémunérées que les femmes. Les femmes travaillent en moyenne beaucoup plus d’heures non rémunérées — tâches domestiques, soins aux enfants, soins aux parents âgés. Quand on additionne travail rémunéré et non rémunéré, les femmes travaillent plus que les hommes dans la quasi-totalité des pays étudiés par l’OCDE.
La différence est que l’un de ces travaux apparaît dans le PIB. L’autre non.
La douleur n’est pas vécue de la même façon. Des études en neurologie ont montré que les femmes ont en moyenne une sensibilité à la douleur plus élevée que les hommes — plus de récepteurs, traitement neurologique différent. Elles souffrent plus intensément de certaines pathologies chroniques. Elles sont aussi plus résistantes psychologiquement à la douleur prolongée — capacité d’adaptation supérieure documentée dans les études sur les maladies chroniques.
Souffrir plus mais tenir davantage. Ce n’est pas un compliment — c’est une observation.
La liberté sociale varie considérablement selon la géographie. En Europe du Nord, les écarts de droits et de liberté entre hommes et femmes sont relativement faibles — relativement. Dans une grande partie du monde, être né femme détermine radicalement l’accès à l’éducation, au mariage choisi, à la mobilité physique, à la propriété. 130 millions de filles ne sont pas scolarisées dans le monde. Pas de garçons — de filles.
Comparer « être homme ou femme » sans préciser où et quand est une question incomplète.
CE QUI EST FASCINANT :
Des études sur le bonheur subjectif — « êtes-vous heureux ? » posé directement — montrent des résultats contra-intuitifs. Dans les pays très inégalitaires, les femmes se déclarent parfois plus heureuses que les hommes malgré des conditions objectives moins favorables. Dans les pays très égalitaires comme les pays scandinaves, l’écart de bonheur déclaré entre hommes et femmes est minimal — mais les femmes y expriment davantage d’anxiété.
Plus d’égalité produit plus de conscience des inégalités restantes. Ce qui n’est pas une raison de ne pas vouloir l’égalité — c’est juste une façon de comprendre pourquoi le bonheur ne suit pas mécaniquement les droits.
Comme nous l’évoquions dans l’article sur les techniques pour être heureux, le bonheur subjectif résiste obstinément à toutes les tentatives de le prédire à partir de conditions objectives.
LA PART QU’ON N’AVOUE PAS : La question « vaut-il mieux être homme ou femme » suppose qu’il existe deux catégories homogènes et bien définies. La biologie, la psychologie et l’anthropologie passent les dernières décennies à compliquer sérieusement cette idée. Les différences moyennes entre hommes et femmes sont réelles — et bien plus petites que les différences au sein de chaque groupe. Un homme sur dix est plus empathique que la femme médiane. Une femme sur dix prend plus de risques que l’homme médian.
Les moyennes décrivent des groupes. Elles ne décrivent pas les individus.
CONCLUSION : Si vous voulez vivre longtemps : femme. Si vous voulez que votre douleur soit prise au sérieux par un médecin : homme. Si vous voulez travailler moins en comptant tout : homme. Si vous voulez que votre travail soit reconnu : femme, dans un monde idéal qui n’existe pas encore tout à fait. Si vous voulez éviter de mourir d’un accident stupide à 23 ans : femme, et rangez la testostérone. La question n’a pas de réponse simple — ce qui est en soi une réponse.